jeudi 18 octobre 2001
Le GRACQ contre le massacre routier et pour le concept de “Ville 30″
Les cyclistes quotidiens du GRACQ se réjouissent de la déclaration de notre Premier ministre annonçant, le mardi 9 octobre 2001, que le gouvernement belge se fixe l’objectif de diminuer d’un tiers le nombre de tués sur les routes belges d’ici 2006.
Voilà enfin un objectif concret et mesurable en matière de sécurité routière, conforme par ailleurs à l’objectif de la Commission européenne de réduire de 50% les décès sur nos routes d’ici 2010.
Cet objectif de 1.000 morts au lieu de 1.500 d’ici 5 ans en Belgique, ne doit néanmoins pas nous faire oublier que notre objectif à tous devrait être une diminution de 100% du nombre de victimes dans les plus brefs délais.
N’oublions pas non plus qu’au cours de ces dernières années, outre les 1.500 tués annuels sur nos routes, on a dénombré environ 70.000 autres victimes, dont plusieurs milliers, très gravement atteintes, en souffriront dans leur chair jusqu’à la fin de leurs jours.
N’oublions pas enfin, outre la souffrance de nombreux innocents, le coût engendré dans le budget de la Sécurité sociale, et donc indirectement à charge du contribuable, c’est-à-dire nous.
Parmi les dizaines de mesures annoncées par le Premier ministre, nous en avons épinglées trois qui nous paraissent essentielles en tant que cyclistes quotidiens :
- Une révision du code de la route (ou « code de la rue ») allant dans le sens d’une meilleure protection des usagers plus vulnérables que sont les piétons et les cyclistes, avec un accent particulier sur la sécurisation des abords des écoles ;
- Des contrôles renforcés du respect du Code de la route, et notamment des limites de vitesse, et des consignes explicites aux corps de police pour une amélioration de la sécurité routière ;
- Une redistribution d’une partie des recettes (montants des amendes) au niveau local qui en était privé jusqu’à présent, ce qui devrait contribuer à motiver davantage notre police locale à remplir un rôle actif en matière de sécurité routière.
Quelques chiffres pour faire réfléchir
1. Le trafic tue:
- Aux Etats-Unis, le trafic automobile tue chaque année plus de 40.000 américains, très souvent innocents, et pourtant aucun président n’a jamais décidé de déclarer la guerre à ce fléau routier… Dommage !
- Et pourtant, si l’on en croit la Banque mondiale, à l‘échelle de la planète, la situation serait encore plus apocalyptique : de 500.000 à 700.000 terriens tués chaque année (1.400 par jour) dans la circulation (nettement plus que le SIDA), et 15.000.000 de blessés (41.000 par jour) …
- Dans l’Europe des 15, le trafic routier tue chaque année environ 45.000 européens…
- Rien qu’en Belgique, il a tué 50.000 êtres humains de 1974 à 1999 (en à peine 26 ans)…
2. L’influence néfaste de la vitesse des automobiles sur la survie des piétons et cyclistes:
| Vitesse (km/h) | 20 | 30 | 40 | 50 | 60 | 70 | 80 |
| Distance d’arrêt (réaction + freinage) en mètres | 7–10 | 13–19 | 20–29 | 28–42 | 37–57 | 47–73 | 58–90 |
| A cette vitesse le choc équivaut à une chute verticale de… | 1,6m | 3,6m (1 étage) | 6,4m (2 ét.) | 10m (3 ét.) | 15m (5 ét.) | 20m (7 ét.) | 25m (9 ét.) |
| Chance de survie en cas de choc à cette vitesse | 99% | 90% | 75% | 48% | 19% | 0% | 0% |
| Champ de vision | 134° | 119° | 105° | 92° | 80° | 70° | 61° |
| Vitesse d’impact sur un enfant tentant de traverser dans un passage pour piéton à 15m d’un automobiliste | 0km/h (arrêt) | 0km/h (arrêt) | Percuté à 29km/h | Percuté à 47km/h | Percuté à 60km/h | Percuté à 70km/h | Percuté à 80km/h |
A la lecture de ce tableau, on peut se rendre compte que :
- Même à des vitesses soi-disant réduites (50 km/h), les distances de freinage en conditions optimales (pas avec le GSM à l’oreille !) sont déjà élevées, et augmentent encore en présence de facteurs défavorables (sol mouillé, distraction, amortisseurs ou freins défectueux…) ;
- Les chances de survie diminuent assez fort au delà de 30 km/h (et sont nulles au delà de 65) ;
- Alors que 90% des décisions de l’automobiliste sont basées sur ce qu’il voit, plus la vitesse augmente plus le champ de vision diminue, ce qui aggrave encore le risque d’accident ;
- Les piétons, dont de nombreux enfants – poussant ou non un vélo -, sont prioritaires quand ils s’engagent dans un passage pour piétons. Les automobilistes devraient dès lors modérer à tout moment leur vitesse pour être capables de s’arrêter devant n’importe quel passage pour piétons. L’exemple de l’enfant surgissant dans un passage pour piétons à 15 mètres devant un automobiliste nous semble très parlant…
3. Cas particulier des agglomérations :
- En agglomération, 80% des accidents sont liés à un excès de vitesse ;
- En Belgique, en 2000, on a relevé 24.860 accidents corporels en agglomération (soit plus de 50%) et 32.526 victimes (soit 47%), dont 401 tués (27%) ;
- En 1992, lorsqu’on a réduit la vitesse maximale en agglomération de 60 à 50 km/h, le nombre de tués sur nos routes a baissé de 200 unités ;
- Aux Etats-Unis, royaume de l’automobile, et dans certaines villes canadiennes, la vitesse est limitée à 25 miles (40 km/h) en agglomération et même à 15 miles (24 km/h) autour des plaines de jeux, près des sorties d’école et des arrêts d’autobus. Bien sûr, ils ont par exception quelques grands axes à 30 miles (48 km/h) et parfois 45 miles (72 km/h) ; En Europe, si une seule ville (Grätz en Autriche) a adopté jusqu’à présent le statut de « Ville 30 », de nombreuses grandes villes (dont Berlin, Münich, … ) imposent déjà le 30 km/h sur leurs voiries locales (qui couvrent entre 70 et 80% de l’ensemble de leurs rues) et les habitants s’en félicitent.
La Région bruxelloise a placé cet objectif dans son PRD (77% des voiries en zone 30) mais les réalisations, à l’initiative des communes, semblent tarder à se concrétiser. Des subsides plus généreux pourraient peut-être les motiver à les réaliser plus rapidement.
4. Cas particulier des sorties d’écoles :
- Le 6 juin dernier, la Ministre de la Mobilité et des Transports annonçait un projet d’Arrêté royal offrant aux gestionnaires de voiries un nouvel outil pour limiter la vitesse à 30 km/h aux ades écoles.
- Le GRACQ réclame depuis longtemps que les pouvoirs publics sécurisent le chemin des écoliers, afin de briser le cercle vicieux qui veut que les parents conduisent leurs enfants à l’école en voiture parce que la route est trop dangereuse, contribuant ainsi eux-mêmes à augmenter cette insécurité routière, tout en augmentant les bouchons.
- Mais, n’est-il pas un peu illusoire de croire que les parents se sentiront rassurés et oseront envoyer leurs enfants à pied ou à vélo à l’école, si la sécurité y est améliorée seulement dans un rayon de 100 m autour de l’entrée de l’établissement ?
Concept de « Ville 30 »
Pour les multiples raisons évoquées ci avant, le GRACQ se prononce clairement en faveur du concept de « Ville 30 », c’est-à-dire de villes et villages (agglomérations) où le 30 km/h est la vitesse de référence, et où le 50 ou le 70 ne sont que des exceptions à cette règle.
Pourquoi en effet ne pas considérer que le panneau d’entrée d’agglomération soit synonyme de limitation de vitesse à 30 km/h ? (50 km/h actuellement)
Cela ne serait-il pas plus simple, plus sûr, plus économique et moins polluant ?
- Plus simple à lire et à comprendre, tout le monde étant sensé savoir qu’en agglomération, on ne pourrait plus dépasser le 30 km/h, sauf si par exception un panneau dit le contraire (voies prioritaires à 50 km/h, autoroutes urbaines à 70 km/h) ;
- Plus sûr, puisque jusqu’à 30 km/h, la mixité entre piétons, cyclistes et automobilistes est réalisable dans de bonnes conditions de sécurité, limitant le risque d’accidents à des accrochages sans gravité. Cela permettrait dès lors aux usagers qui se déplacent « sans carapace », dont les cyclistes et les piétons, d’évoluer dans des conditions de sécurité routière infiniment meilleures, notamment sur l’ensemble du trajet entre le domicile et l’école pour les enfants, tout en diminuant de manière importante le nombre de blessés et de morts en agglomération.
- Dans le cadre de la sécurisation des abords des écoles, cela permettrait d’économiser tout d’abord le coût des panneaux à placer dans toutes les rues menant à une entrée d’école en Belgique, soit au minimum 400 millions, voire 6 milliards ou plus si on équipait chaque entrée d’école de panneaux électroniques ne s’activant qu’aux heures de flux scolaire.
- On économiserait d’autre part des milliers de panneaux « zone 30 » (15.000 BEF par panneau) qui fleurissent et fleuriront de plus en plus un peu partout dans le pays.
- Cela contribuerait aussi à réduire la consommation d’essence, ainsi que la production de CO2 comme le prévoit la convention de Kyoto pour le respect de laquelle la Belgique semble enfin vouloir prendre des mesures après quatre années de tergiversations stériles.
- Une partie des gains ainsi effectués pourraient être investis dans la prévention et la répression des excès de vitesse en agglomération (indispensable dans le contexte belge), notamment par l’achat de radars mobiles pour les polices locales.
- A ceux qui prétendraient que cette limitation de vitesse à 30 km/h est absurde et causerait le chaos et la ruine de la cité, nous répondrons que sur des trajets de 5 à 6 km en agglomération (ce qui est le cas de 50% des déplacements), où les ralentissements sont nombreux, on a pu mesurer que les temps de parcours en voiture sont à peine plus longs que quand la vitesse de 50 km/h est autorisée partout.
En effet, la limitation à 30 km/h a tendance à fluidifier le trafic, en permettant notamment de supprimer pas mal de feux « rouges », ce qui compense en partie la diminution de la vitesse de pointe. De plus, la vitesse réduite permet d’augmenter la capacité de la voirie, d’une part en réduisant l’intervalle entre les véhicules, et d’autre part, en réduisant la largeur des bandes de circulation, ce qui permet dans certains cas d’augmenter le nombre de bandes disponibles.
Conclusion
Dès lors, qu’attend la Belgique pour réduire la vitesse en agglomération ?
Le concept de Ville 30 (zone 30 généralisée en ville) ne devrait-il pas être le fondement même du nouveau « code de la rue » que le gouvernement semble appeler de ses vœux pour offrir une meilleure protection aux usagers plus vulnérables (et aussi non polluants !), que sont les piétons et les cyclistes ?
Cela ne permettrait-iI pas à la fois de simplifier le code de la route, de limiter le nombre de panneaux routiers (leur coût et leur laideur), de limiter la gravité des accidents en agglomération pour tous les usagers (et leur coût pour la sécurité sociale), de rendre plus tôt les enfants autonomes sur le chemin de l’école, de diminuer le stress dû au trafic urbain et à ses excès (insécurité routière, bruit, pollution de l’air …), bref de contribuer à améliorer la qualité de vie de tout un peuple ?